Huit professionnels de l'assurance sur dix consultent leurs mails en vacances. Pourquoi ? Le baromètre Agoriel & Altia 2026 met au jour trois paradoxes de la déconnexion.
Trois profils de la déconnexion estivale
Les moyennes disent peu de chose. En isolant les répondants selon leurs réponses, trois profils apparaissent. Chacun est cohérent d'une question à l'autre mais également marqué par une réponse que l’on n’attendait pas.
Profil 1. Les convertis : ils refusent l'IA en vacances, mais pas au retour
Ils refusent de confier la moindre tâche à une intelligence artificielle pendant leurs congés. Interrogés sur ce qu'ils lui confieraient, ils répondent : « rien du tout », et ne cochent presque jamais autre chose à côté. Ce n'est pas une hésitation de leur part, c'est une position de principe.
Ce ne sont pourtant pas des technophobes car parmi eux, six sur dix voient déjà l'IA comme « un collègue de plus » dans leur organisation, à peine moins que la moyenne des répondants.
D’ailleurs, près de six sur dix, dans ce groupe de répondants, souhaiteraient qu’une IA établisse une liste de priorités pour leur retour de congés, et plus de cinq sur dix souhaiteraient qu’elle leur dresse l'état des dossiers sensibles.
Ce sont les mêmes personnes, à quinze jours d'intervalle. Leur refus de l’IA ne porte donc pas sur l'outil. Il porte sur le moment.
Analyse
Ce comportement a été désigné sous le terme « d’aversion algorithmique » par Les chercheurs B. Dietvorst, J. Simmons et C. Massey [1]. Les utilisateurs évitent un algorithme après l’avoir vu se tromper, même si par ailleurs ils l’ont vu faire mieux qu’un humain. Cette aversion bascule dès lors que les utilisateurs peuvent modifier, même si c’est à la marge, ce que produit l’algorithme.
Le facteur décisif n’est donc pas la performance, c’est le contrôle. C'est exactement ce que dit ce profil : l'IA est acceptée là où l'on garde la main, c'est-à-dire au retour au travail, et refusée là où l'on ne peut rien vérifier, c'est-à-dire pendant l'absence.
[1] Dietvorst B., Simmons J., Massey C., « Algorithm Aversion: People Erroneously Avoid Algorithms After Seeing Them Err », Journal of Experimental Psychology: General, 2015, 144(1), p. 114-126. Et «Overcoming Algorithm Aversion », 2018.
Profil 2. Les dominos : les plus sollicités pendant leurs congés
Ils sont à la fois les plus sollicités par leur hiérarchie et ceux qui sollicitent le plus leurs collègues, comme un effet de dominos. Parmi eux, près de cinq sur dix ne décrochent jamais totalement, contre près de trois sur dix dans l'ensemble.
Trois sur dix répondent à tous leurs mails, contre un peu plus d'un sur dix sur la totalité des répondants. Et presque tous ont déjà pris un appel professionnel pendant leurs vacances.
Assez logiquement, ils ne sont dans ce groupe que cinq sur dix à juger leur organisation protectrice, contre près de sept sur dix dans l'ensemble des répondants. Et deux sur dix considèrent la déconnexion comme carrément impossible.
C'est sans doute l'observation la plus importante du baromètre. L'écart entre la norme affichée et la pratique n'est pas une contradiction abstraite entre deux populations : ceux qui la subissent, la perçoivent, et ils le disent.
Seconde observation, plutôt contre-intuitive cette fois : on aurait pu s’attendre à ce que ces personnes se sentent les victimes d'une sollicitation venue d'en haut. Mais ce sont elles aussi, qui sollicitent le plus les autres ! Elles indiquent avoir contacté un collègue en congés deux fois plus souvent que la moyenne de l'échantillon.
Analyse
Ce type de sollicitations risque de produire de l’anxiété chez le salarié ce qui peut dégrader sa santé mais aussi avoir un impact sur sa vie sociale et la qualité de sa relation de couple, comme l’ont montré des chercheurs [1]. Ils constatent que les conséquences ne sont pas proportionnelles au volume de mails ou au temps passé. L’anxiété vient de la simple attente d’avoir à surveiller ses mails.
[1] Becker William, Belkin Liuba, Conroy S., Tuskey Sarah, « Killing Me Softly : Organizational E-mail Monitoring Expectations' Impact on Employee and Significant Other Well-Being », Journal of Management, 2021, 47(4), p. 1024-1052.
Profil 3. Les indispensables : ils ne décrochent jamais
Ils déclarent ne jamais décrocher totalement, quelle que soit la durée de leurs vacances. Leur portrait est d'une cohérence frappante. Parmi eux, huit sur dix répondent à leurs mails malgré leur message d'absence programmé dans leur boite de courrier avant leur départ. Et la moitié d'entre eux répondent à tout, sans filtrer les urgences.
Deux sur dix ne partent jamais sans leur ordinateur, contre un sur vingt dans l'ensemble des répondants. Et près de huit sur dix ont été contactés plusieurs fois par leur manager.
On pourrait imaginer que ces professionnels sont enfermés dans une culture d'entreprise qui interdit de lâcher prise. Pourtant dans ce groupe, plus de cinq sur dix indiquent qu’ils travaillent dans une organisation où la déconnexion est officiellement encouragée.
Analyse
Le discours protecteur, qui existe dans leur entreprise, ne leur suffit manifestement pas. Les répondants de ce profil s'exposent au risque de ne pas récupérer pendant leurs congés. D’autant plus qu’il ne suffit pas de cesser de travailler pour récupérer, il faut aussi arrêter de penser au travail pour profiter pleinement de ce temps de récupération, comme l’ont montré les chercheuses en psychologie Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz [1].
[1] Ce que Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz appellent le « détachement psychologique », c’est-à-dire le fait de cesser de penser au travail. Sonnentag S., Fritz C., « The Recovery Experience Questionnaire », Journal of Occupational Health Psychology, 2007, 12(3), p. 204-221.
Trois Paradoxes
Les professionnels déconnectent-ils moins bien dans l’assurance que dans les autres secteurs ? Nos répondants, en tout cas, se déclarent davantage connectés pendant leurs congés que la moyenne nationale : huit sur dix consultent leurs mails et près de trois sur dix ne décrochent jamais totalement. Ces chiffres sont à relativiser car on répond plus volontiers à un questionnaire sur la déconnexion quand, justement, on ne déconnecte pas !
Les professionnels de l’assurance s'inscrivent en tout cas dans un phénomène de grande ampleur qui ne faiblit pas sur les dix dernières années. Les chiffres clés de l’APEC sur la déconnexion de juin 2026[1] viennent le confirmer : 56 % des cadres déclarent avoir des difficultés à déconnecter le soir ou le week-end, et près d'un sur deux consulte ses mails professionnels pendant ses congés.
Le constat était déjà posé neuf ans plus tôt, dans un sondage Ifop réalisé pour Securex[2] révélant que 78 % des cadres consultaient leurs communications professionnelles pendant leurs week-ends et leurs vacances.
Alors pourquoi la difficulté à déconnecter persiste-t-elle, malgré le droit à la déconnexion inscrit dans le code du travail et les multiples chartes mises en place dans les entreprises ?
Le baromètre Agoriel & Altia a voulu, très modestement, s'interroger sur les mécanismes à l'œuvre plutôt que sur les volumes. Les résultats font apparaître trois paradoxes, c'est-à-dire trois endroits où des réponses parfaitement sincères ne s'accordent pas.
[1] Chiffres clés APEC sur la déconnexion - juin 2026 | [2] Sondage Ifop pour Sécurex, juillet 2017 Les cadres et l’hyperconnexion – vague 2
Paradoxe 1. La durée ne fait pas la déconnexion
Les congés sont de longue durée et ils sont effectivement pris : près de sept répondants sur dix partent trois semaines ou plus en vacances, et personne n’indique ne pas partir au moins une semaine. Allonger les congés ne résoudrait sans doute rien car ce n'est pas un problème de durée..
Le temps de repos n'est donc pas ce qui fait défaut.
Ce qui a changé, c'est la perméabilité entre temps de congés et temps de travail. Huit répondants sur dix consultent leurs mails au moins de temps en temps. Près de six sur dix répondent aux mails malgré le message d'absence mis en place avant de partir. Et l'appréhension du retour touche près de huit répondants sur dix, avec un pic très net le dimanche soir, ressentie par les deux tiers des répondants, plus fort même que celle du lundi matin.
Paradoxe 2. La règle est collective, la sollicitation est individuelle
Près de sept répondants sur dix décrivent une organisation qui encourage la déconnexion totale. Mais six sur dix ont déjà été contactés par leur manager pendant leurs congés, et plus de quatre sur dix à plusieurs reprises.
Ces deux chiffres ne se contredisent pas, ils décrivent deux niveaux différents. La règle collective est facile à énoncer. La sollicitation, elle, se produit une personne à la fois, dans l'urgence, et se présente toujours comme une exception.
Le problème se pose quand « l'exception » est structurelle et produite par des normes implicites dans l’entreprise : ce que chacun croit que l'on attend de lui, en dehors des heures de travail.
Paradoxe 3. On ne refuse pas l'IA, on refuse l'IA en vacances
Pendant les congés, près de six répondants sur dix ne veulent rien confier à une intelligence artificielle. Mais, ils sont seulement un sur dix à refuser l’aide de l’IA pour préparer leur retour au travail.
Au contraire, près de huit sur dix souhaiteraient demander à l’IA d’établir une liste de priorités pour leur reprise et six sur dix aimerait qu’elle leur dresse l'état des dossiers sensibles.
Le rapport à l'outil ne se joue donc pas sur la confiance. Il se joue sur le moment.
Analyse
Ces trois paradoxes ont un point commun. Aucun ne porte sur la bonne volonté des répondants. Ce n'est pas la durée des congés qui est trop courte, ce n'est pas la règle collective qui fait défaut, ce n'est pas la confiance dans l'outil qui pose problème. À chaque fois, le problème se situe ailleurs : dans le moment, dans la sollicitation individuelle, dans l'impossibilité de vérifier. Les trois profils disent finalement la même chose autrement. Les « convertis » acceptent l'IA là où ils gardent la main. Les « dominos » subissent une pression qu'ils reproduisent. Les « indispensables » travaillent dans des organisations qui les encouragent à s'arrêter, et pourtant ils ne s'arrêtent pas.
Reste à comprendre ce qui, dans l'organisation concrète du travail, rend la déconnexion si complexe et la frontière aussi poreuse entre temps de travail et temps de congés.
Le télétravail a-t-il déplacé la frontière entre temps de travail et temps de congés ?
Dans le secteur de l’assurance où le travail à distance s'est durablement installé, les résultats de ce baromètre prennent un relief particulier. Sont-ils le reflet de la transformation du travail marqué par l’adoption massive du télétravail ?
Selon le rapport 2025 de l'Observatoire de l'évolution des métiers de l'assurance, 74,1 % des salariés des sociétés d'assurance ont eu recours au télétravail au moins une fois dans l'année 2024, et 80,2 % des cadres, pour une moyenne d'environ 78 jours par an. Ils étaient moins d'un quart en 2019. L'Observatoire souligne d'ailleurs que la pratique continue de progresser dans le secteur alors qu'elle recule ailleurs.
Une explication des résultats du baromètre de la déconnexion Agoriel & Altia n'est donc sans doute pas culturelle, mais d’abord matérielle. Quand le lieu de travail cesse d'être un lieu, la frontière entre temps professionnel et temps personnel cesse d'être un seuil que l'on franchit. Elle devient une décision individuelle, que chacun doit prendre à nouveau, chaque jour.
Un phénomène que les chercheuses Melissa Mazmanian, Wanda Orlikowski et Jo-Anne Yates [1] ont désigné dès 2013 comme le « paradoxe de l’autonomie ». Selon leurs observations, l'outil de messagerie mobile donne individuellement aux salariés de la souplesse, de la tranquillité d'esprit et du contrôle sur leurs échanges, mais il intensifie aussi collectivement, les attentes en termes de disponibilité, jusqu'à réduire la capacité de chacun à se déconnecter.
Si la frontière n'est plus un lieu que l'on quitte mais une décision que chacun reprend chaque jour, alors les chartes de déconnexion ne peuvent pas suffire. Finalement, tout se joue au niveau du geste managérial individuel : qui appelle, à quel moment et avec quelle attente implicite ?
Quelques entreprises ont décidé de mettre en place des mesures obligatoires comme Daimler en Allemagne dès 2014 avec son dispositif « Mails on holiday », en suppriment systématiquement les emails reçus par 100 000 de leurs collaborateurs pendant leurs vacances, associé à un mécanisme de réponse automatique à l’envoyeur avec le nom d’une personne à contacter. Mais la majorité des organisations continuent encore de miser sur la responsabilisation individuelle et celle du management.
[1] Mazmanian Melissa., Orlikowski Wanda, Yates JoAnne, « The Autonomy Paradox: The Implications of Mobile Email Devices for Knowledge Professionals », Organization Science, 2013, 24(5), p. 1337-1357.
Questions fréquentes
Qui a réalisé le baromètre de la déconnexion 2026 ?
Le baromètre a été conçu et réalisé par Agoriel, société de conseil et de services dédiée aux professionnels de l'assurance et de la protection sociale, en partenariat avec Altia, cabinet de conseil en transformation et résilience opérationnelle pour les sociétés d'assurance et de la finance.
Quand l'enquête a-t-elle été menée ?
Le questionnaire a été ouvert fin juillet 2026 et administré pendant l'été 2026.
Qui a répondu au baromètre ?
Plus de huit répondants sur dix exercent dans l'assurance ou à son service : compagnies, mutuelles, institutions de prévoyance, réassureurs, cabinets de conseil et distributeurs.
Quels sont les trois profils décrits dans l'étude ?
Les convertis, qui refusent l'IA pendant leurs congés mais l'apprécient à leur retour. Les dominos, que leur manager sollicite le plus et qui sollicitent à leur tour le plus leurs collègues. Les indispensables, qui ne décrochent jamais totalement. Ces profils correspondent à des sous-groupes de répondants isolés selon leurs réponses. Ils éclairent des tendances, ils ne les mesurent pas.
Le droit à la déconnexion est-il obligatoire en France?
La France a été le premier pays à l'inscrire dans la loi. Depuis la loi du 8 août 2016, entrée en vigueur le 1er janvier 2017, l'article L2242-17, 7° du Code du travail impose aux entreprises d'au moins 50 salariés de négocier chaque année les modalités du plein exercice du droit à la déconnexion. À défaut d'accord, l'employeur élabore une charte après avis du comité social et économique.
Les résultats sont-ils représentatifs ?
Il s'agit d'une étude exploratoire et non d'un sondage respectant les règles de la représentativité. Les résultats sont présentés en proportions et décrivent les réponses des participants, sans extrapolation à l'ensemble de la profession, ni à l’ensemble de la population française
Sources
• Observatoire de l'évolution des métiers de l'assurance, ROMA 2025, données au 31 décembre 2024.
• Chiffres clés APEC sur la déconnexion - juin 2026
• Sondage Ifop pour Sécurex, juillet 2017 : « Les cadres et l’hyperconnexion – vague 2 »
• Article 2242-17,7° du code du travail : droit à la déconnexion